Chaos enneigé
Chaos enneigé © Domaine public

Partant d'une consigne d'atelier d'écriture en ligne, plusieurs femmes brestoises de tous horizons (une retraitée, une poétesse, une enseignante, une éducatrice spécialisée, une artisane, une céramiste...) écrivent de courts textes de fiction et se les envoient. Je partagerai désormais mes propositions de réponse avec vous ici. Aujourd'hui la consigne est la suivante : « Noël à Brest : il neige sur la mer. Racontez. »

C’est à Maison Blanche que je me sens le mieux. Le calme et la petite crique, la baie au loin, et ce drôle de bâtiment de béton, la « base allemande » paraît-il qu’il porte comme nom. Je la regarde, on dirait un animal aujourd’hui. Ça n’a aucun sens, qu’on l’appelle ainsi, pour nous qui sommes si loin de la guerre, si loin de l’Allemagne. Je suis venue pour contempler la mer. Les vagues sont fortes, la bise glacée, et les galets invisibles en ce vingt-six décembre 2025. Il a neigé. Mon esprit vagabonde.

Il a neigé sur la forêt de Huelgoat hier, sur le chaos de rochers. Les sources se sont gonflées d’eau et la mousse du bois a retenti d’un murmure mouillé d’humus. Ici, en bord de mer, c’est différent. Mon appareil photo posé sur les genoux, je suis assise derrière la rambarde. L’ été on y enchaîne les vélos. Mais aujourd'hui il neige, et le banc est bien plus accueillant pour mon derrière que les galets gelés. J’ai pris dans la voiture une couverture moelleuse, pour mon assise. Je tape des deux pieds sur le béton, histoire de ne pas finir engourdie. Il neige depuis hier.

Hier Huelgoat et la marche sur les sentier boueux, givre tout autour, pas de promeneurs, très peu d’oiseaux. Je repense à hier. Le poêle allumé… Il consomme beaucoup de bûches, même petites, quel tirage ! La cuisine lumineuse et le poulet à la crème. La balade digestive. Toute cette neige, comme en rêve. Il en faut, de la neige, à Noël. Sinon, ce n’est pas vraiment ni l’hiver, ni Noël.

Dans un conte que j’aime, l’hiver toque à la porte d’un personnage. Celui-ci ne se méfie pas et lui ouvre la porte. Tout n’est alors que bourrasques, destruction, glace dans sa chaumière, soupe congelée à même le bol. À Huelgoat aussi on ouvre la porte sans se méfier des visiteurs qui toquent. Qui sait ce qui pourrait arriver, à part les verres de vin partagés et les discussions animées, le feu qui nous fatigue ?

Non, Hiver, tu n’entreras point seul. Non, Hiver, tu ne gâcheras pas nos après-midis lestées de plats trop riches. Bien au contraire, Hiver, fais le job, guide-nous parmi les sentiers de la forêt. À droite la mare aux Sangliers, à gauche, le gouffre, au-delà c’est la rivière d’argent. Comme autant de sorts qu’espiègle, tu voudrais nous jeter. Mais nous portons des Salomon et nous avons pensé à revêtir bonnets et gants pour nous prémunir de tes piques. Saleté d’Hiver ! On t’aime et on te craint. Tu fais neiger tous ces flocons sous nos pas, mais nous retrouvons tout de même le chemin de la maison, puis la route vers Brest, concentrés et rêveurs tour à tour.

La route est longue tandis que la nuit tombe plus tard désormais. Je refais tout le chemin en rêve, ce midi, devant la plage de galets. Derrière moi, soudain, un grand barouf : ce n’est qu’un camion qui a eu du mal à manœuvrer dans le virage. À Maison-Blanche, les virages sont serrés, la plage étroite, la cale glissante. Mais les coeurs sont en paix. Loin devant nous, la rade et, de temps en temps, un souffle froid coupe nos respirations. Tant que la plage est blanche, le rêve est permis.

Les ponts de bois sont abîmés dans la forêt, alors qu’ils sont récents ! Comment diable peut-on amocher des ponts de bois à coups de pied, à coups de pas ? Il faut qu’on soit lourd. Il faut que le chaos danse dans la nuit des gigues dans le plus grand secret du bois. La forêt va bien, elle est en paix, elle sommeille. Pas de chants d’oiseaux, ils hibernent ou sont partis. Le soleil pointe derrière les pins, derrière les trous d’eau.

Pendant ce temps il neige à Brest, et ce n’est pas souvent. Chaque flocon est un monde, comme chacune des pensées qui me ramène à hier, à avant-hier, à l’enfance, à la vie qui précédait ma naissance, à la base allemande.

Chaque flocon un monde en soi, chaque année, chaque Noël la nature reprend du temps au soleil, du temps de lumière et les jours rallongent. Rien ne s’arrête vraiment, sauf ce conducteur de camion qui a décidé de couper les moteurs. Neige ou pas, le virage est décidément serré à Maison-Blanche... Je fais une photo.

logo Albertine Dalloway est une chroniqueuse qui rédige des articles sur la culture en général, et sur la scène musicale indépendante en particulier. Basée à Brest, elle écoute les sorties récentes et écrit ses chroniques tout autant qu\\\'elle évoque à la radio ses coups de coeur musicaux.