
À rebours des discours pessimistes sur l’avenir du breton, Gwennyn défend une vision résolument optimiste. Pour l’artiste, internet et l’intelligence artificielle vont accélérer la diffusion de la langue auprès des jeunes générations. Elle revient pour ABP sur son engagement et sur la dynamique lancée avec le festival Breizh A Live.
Gwennyn, de son vrai nom Gwennyn Louarn, née à Rennes, est une auteure-compositrice-interprète bretonne. Elle compose et interprète principalement en breton, mais aussi en français et en anglais. Après avoir grandi en presqu’île de Crozon et été scolarisée à l'école Diwan, elle s’est imposée depuis le début des années 2000 comme l’une des voix les plus modernes et électro-pop de la scène bretonne. Elle est également devenue une ambassadrice de la Bretagne à l’international, en se produisant dans de nombreux pays. Elle compte aujourd’hui sept albums à son actif et son dernier est un double album de son magnifique spectacle Enez – « Il est une île… ».
En septembre 2025, elle a initié et porté le grand concert Breizh A Live à Carhaix, un événement de mobilisation pour la langue bretonne qui a particulièrement mis en avant la jeunesse brittophone. Le concert a rassemblé plus de 3 000 personnes et de nombreux artistes. Couronnée "brittophone de l’année" aux Prizioù 2026, elle continue d’incarner une Bretagne contemporaine, dynamique et tournée vers l’avenir.
L’interview
[ABP] Vous êtes une artiste bretonne reconnue depuis de nombreuses années, avec plusieurs albums à votre actif et des collaborations prestigieuses (Alan Stivell, Tri Yann, etc.). Quel a été le déclic qui vous a poussée à vous engager aussi fortement pour la langue bretonne, au-delà de votre carrière de chanteuse ?
[Gwennyn] Parce que l’un ne va pas sans l’autre. Je suis brittophone de naissance. Faut-il rappeler que la résistance culturelle est dans mon ADN familial ? (Ha ha :D) Quand on chante en breton, on n’a pas d’autre choix que de parler de cette langue sous le prisme de sa survie, son développement. Bien sûr, je parle aussi de sa musicalité, sa richesse sémantique, son univers. Mais, personnellement, chanter en breton n’a pas été un choix. Je chante comme je parle. Initialement, il n’y a pas de militantisme dans cette démarche. Mais les autres vous renvoient souvent à la condition de la langue (qu’elle est menacée, qu’elle n’est pas comprise par le plus grand nombre, etc...). De toute façon, le breton m’a porté chance toute ma vie (de chanteuse, de maman, de femme évoluant dans la société bretonne...) donc je n’ai aucun mal à en parler positivement.
[ABP] Vous venez de recevoir le Prix du brittophone de l’année aux Prizioù 2026. Quelle a été votre réaction en apprenant cette distinction ? Ressentez-vous ce prix comme une reconnaissance personnelle, ou plutôt comme une valorisation de tout le mouvement collectif autour du breton ?
[Gwennyn] Je pense d’abord à toutes les personnes qui auraient dû l’avoir avant moi, car la société bretonnante regorge de militants qui ont consacré tout leur temps à sa pérennité, à sa transmission (je pense à Renan Kerbiquet qui était nominé également, ou Matthias Le Brun le fondateur de « 1000 Familles », et bien d’autres : la liste est longue !). Puis j’ai pensé à tous ces artistes qui m’ont fait confiance pour organiser ce beau RDV, « Breizh A Live ». Et rien que pour ça, il ne nous faut pas s’excuser d’obtenir ce prix de « reconnaissance ». Je l’accueille donc avec joie, humilité, dans un esprit de responsabilité collective.
[ABP] Après ce beau moment de reconnaissance, quel est le projet qui vous tient le plus à cœur en ce moment (nouvel album, nouvelle création, autre engagement…) ?
[Gwennyn] Pour l’instant, là, c’est mon prochain album, qui sortira le 15 novembre 2026. La tournée va commencer le 6 mars 2027 à Quimper au Théâtre Max Jacob. Mais différents chantiers sont en route dans le sillage de Breizh A Live. En effet, nous partons pour une 2e édition de cette grande journée consacrée à la langue bretonne. Ce sera le 11 septembre à Morlaix, en 2027. Durant 18 mois, nous aurons le temps (cette fois !) de réfléchir à l’organisation, pour faire presque aussi bien que la 1ère fois ! Nous avons déclaré une association (ouverte à tous), constituée de plusieurs ateliers pour organiser ce prochain RDV. De plus, je suis impliquée dans le chantier « Musiques en Bretagne » porté par Brieg Guerveno pour les droits des artistes bretons d’être diffusés. Mais Brieg vous en parlera mieux que moi : cela peut faire l’objet d’une interview intéressante : il a vraiment bien avancé sur le projet.
[ABP] Comment est née l’idée du Breizh A Live en 2025 ? Était-ce une réaction à une urgence particulière concernant la vitalité du breton, ou le fruit d’une réflexion plus longue avec d’autres artistes ?
[Gwennyn] Oui, c’était bien une réaction à une urgence. L’urgence, notamment, de rectifier le tir concernant la communication vis à vis de l’évolution de notre langue. Je ne voulais plus lire d’articles négatifs dans les journaux ou interviews, car je suis persuadée que cela reste un point de vue. À sa mise en perspective de notre histoire récente, et au vu de tout ce que l’État français a fait contre le breton (politique d’éradication de la langue sur près d’un siècle), l’usage de la langue bretonne aujourd’hui est un véritable miracle. Nous pouvons déjà constater que le breton a été sauvé. Le nombre de locuteurs en constante diminution d’une certaine génération (celle de mes grands-parents) qui ont vécu des émotions négatives vis à vis de leur langue maternelle, laisse tout doucement la place à une nouvelle génération de Brittophones, épanouis, instruits en breton et qui ont intégré toutes les innovations des XXe et XXIe siècles dans leur expression courante. Cela représente tout de même quelque 55 000 personnes (la plupart ont moins de 40 ans), soit la moitié des Brittophones actuels. C’est modeste, certes, mais c’est très positif !
Maintenant, nous sommes à la croisée des chemins. Que faisons-nous de tout ça ? On ignore cette nouvelle génération ? Ou au contraire est-ce qu’on profite de cette dynamique pour enfoncer le clou ? Les accompagner, monter dans le train en marche et porter la Bretagne ensemble et plus loin ?
[ABP] Rassembler autant d’artistes de renom et plus de 3000 personnes à Carhaix n’était pas une mince affaire. Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans l’organisation du Breizh A Live, et qu’est-ce qui vous a le plus touchée dans cette mobilisation collective ?
[Gwennyn] Cette idée je l’avais en tête. Mais ça ne « sortait » pas : ce n’était pas le bon moment. J’avoue qu’à partir du moment où j’ai lancé le défi à Christian Troadec, le maire de Carhaix -qui a pris la balle au bond- tout s’est emballé. L’idée est partie comme un lièvre : hors de contrôle... Je n’avais plus qu’à suivre derrière en courant (ha ha !! ) ! Les deux premières semaines, personne n’était au courant, à part Christian et moi, l’idée était trop « folle » pour la partager avec mes proches. Puis avec mon attachée de production Nathalie, j’ai commencé à écrire aux artistes bretons que je connaissais. Les réponses positives et spontanées se sont succédées. Je me suis dit tout de suite que quelque chose venait de se passer : Jean-Charles, puis Denez, Clarisse, Dom... et enfin Christophe, Stan donnaient leur accord sans connaître les tenants, ni les aboutissants. Cette proposition tombait à point nommé pour bon nombre d’artistes, qui sont souvent de fins observateurs de la société.
[ABP] Le concert a permis de récolter des fonds significatifs pour les filières bilingues et immersives. Avez-vous déjà des retours concrets sur l’utilisation de ces dons ?
[Gwennyn] Non, ils en font ce qu’ils veulent. Chacun sait ce qu’il a à faire. De notre part, c’est une démarche désintéressée dans un esprit confiant. On n’est pas des comptables.
[ABP] On vient d’apprendre que la deuxième édition se tiendra à Morlaix en 2027. Quelles sont les ambitions pour cette prochaine édition ? Souhaitez-vous élargir le concept (plus d’actions tout au long de l’année, implication des jeunes, dimension européenne…) ?
[Gwennyn] Oui un peu de tout ça. On va surtout garder la recette de ce premier Breizh A Live réussi. Une galerie d’artistes bretons connus et moins connus, Brittophones ou non, mais tous concernés sincèrement par l’avenir de la langue bretonne (+ un artiste international évoluant dans la même problématique que nous). La seule chose qui changera, c’est qu’on paiera les artistes. On leur demandera de faire un effort bien sûr, pour la cause, mais, il nous semble très important -à l’heure où le travail des artistes n’est pas rémunéré à sa juste valeur (titres streamés et donc « spoliés » sur les plateformes, baisse drastique de la vente de disques, et maintenant la prolifération de l’IA dans la musique...) que les artistes soient payés. Sinon, ce serait un très mauvais signal vis à vis de la profession.
[ABP] Comment voyez-vous l’avenir de la langue bretonne porté par les jeunes générations ? Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait vraiment donner envie aux adolescents et jeunes adultes de parler breton entre eux dans leur vie quotidienne ?
[Gwennyn] Je connais l’esprit de résistance des Bretons, et en particulier des Brittophones. Le monde qu’on prépare pour nos enfants arrive vite maintenant. Il faut rêver notre avenir, comme on le fait individuellement. Un rêve collectif pour une Bretagne désirable, épanouie, sécurisante, propulsante. C’est déjà un peu le cas, mais avec l’arrivée en masse de l’intelligence artificielle dans tous les interstices de la société, nous allons pouvoir utiliser ces outils pour propulser notre rêve. Et le rêve de tout un peuple est indestructible. Avec la langue bretonne, on passera sous les radars, (vu que c’est une langue peu utilisée). C’est la naissance d’une contre-culture qui nous empêchera d’être happés par la mondialisation en une seule bouchée. Regardez depuis internet comment la langue bretonne est devenue facile d’accès, promue sur les réseaux. Nous avons pu toucher des tas de gens qu’on ne pouvait contacter avant. Pour l’IA, ce sera pareil. Alors "bec’h deï" comme on dit (allons-y)
[ABP] Si vous aviez un message à adresser aux bretonnants, aux apprenants et à tous ceux qui hésitent encore à s’engager pour la langue bretonne, quel serait-il ?
[Gwennyn] Qu’ils se dépêchent d’apprendre le breton pour faire la fête avec nous en 2027 ! Et pour les Brittophones : on participe au Miracle breton, et ça c’est juste incroyable à vivre dans une vie ! Ils parleront encore de nous dans des centaines d’années...
[ABP] Merci
Commentaires (17)
Le problème c'est que l'IA pour bien fonctionner a besoin d'engloutir des millions et millions de données qui n'existent absolument pas en breton.
Le travail de collecte qui a eu lieu à la fin du XXème est-il suffisant pour savoir ce qui est cohérent, réel ou pas, linguistiquement ou l'IA and co vont-ils dépendre de pseudo-spécialistes qui en réalité font leur cuisine très personnelle dans leur coin ?
Ce travail là était le point crucial, la vraie priorité (encore plus que d'apprendre un breton approximatif à quelques dizaines d'enfants dont tout l'environnement baigne dans la francophonie).
Mais plus à un breton pauvre en mots et approximatif, un peu comme moi quand je parle en anglais. Comme un francophone quoi. C'est plus une question de penser en breton avant de le parler. Et cela se ressent dans les intonations, l'accent, les tournures de phrase. Comme il y a peu de locuteurs, qui vérifie ce qui est enseigné et la qualité du breton enseigné ?
Il est important que les enfants entendent et parlent avec d'authentiques bretonnants dont c'est la langue maternelle ou quasi. Et ensuite d'agrémenter cela de néologismes nécessaires; notamment à l'écrit. Mais quand on apprend une langue, cela passe d'abord par l'oral.
Il y a des choses à améliorer chez Diwan comme partout, c'est certain, mais il y en a ras-le-bol de tous ces "y-a-qu'a-faut-qu'on" des réseaux, dont les discours sont souvent motivés par des inimitiés envers des acteurs du breton (la jalousie de ne pas faire partie de ces pseudo-spécialistes par exemple) ou cachent une hostilité envers les actions pour le breton (comme ces défenseurs du gallo ayant multiplié les faux comptes en ligne pour chercher à décridibiliser le breton).
Est ce que ce ne serait pas le job de Skol Uhel ar Vro ou de l'association des professeurs de breton?
Quant aux mots c'est celle-ci ( l'académie française) qui à présent les étudie et valide ceux-ci .
Le breton fait de même , arrêtons de nous flageller ! Il y a des mots spécifiquement bretons , ouvrons le dico ou les dicos et employons les au lieu de mots typiquement français altérés trop souvent dans les textes .
Aucun complexe à avoir !
Hep brezhoneg , Breizh hep ebet !
gourc'hemennoù evit al labour deoc'h.
Le travail de collecte de la fin du XXème siècle a juste permi de mesurer la dégringolade vertigineuse quand on compare aux dixaines de milliers d'articles des journaux du XIXème siècle. Jules Gros c'est de la rigolade à côté d'un Corentin Le Nours ou d'un Goulven Morvan.
Trugarez vras dezhi da reiñ un hent sklaer d'ar brezhoneg.
Dalc'hus eo chomet abaoe amzer he labour, yaouank c'hoazh, e skol Diwan Gwengamp.
Dimp da vont war he lerc'h ha d'he skoazellañ, hi hag he skipailh a arzhourien. A-viskoazh eo bet bras pouez ar varzhed e bed ar gelted.
Karet eo Gwennyn e Breizh dre maz eo karet ar Vretoned ganti, evit gwir.
Un enor hag ur misi eo ivez kaout tud a-galon evelti en hor bro c'hoazh.
résidents secondaires ou principaux.
il s'agit majoritairement d'une population non bretonne,n'ayant aucune attache ancienne liée
à la région.Corollaire: si quelques uns feron l'effort de s'intéresser à la langue bretonne, il est évident
que la majorité s'en fiche complètement voire hostile à toute forme d'aide,pour l'enseignement.
Faut-il blâmer les corses,qui s'inquietent,à juste raison pour l'avenir de la culture et de la langue corse,face à l'arrivée massive de résidents,à l'année ou non, du continent?
faut-il blâmer les suisses qui voteront le 14 juin prochain lors d'un référendum visant à plafonner
la population suisse à 10 millions d'habitants d'ici 2050?