L’Opéra de Rennes revisite Lucia di Lammermoor en figure de résistance
Pour fêter l’amour, l’Opéra de Rennes choisit de bousculer les attentes en proposant une œuvre où l’amour ne se conjugue moins au romantisme qu’à la souffrance, jusqu’à basculer dans la tragédie.
Créé en 1835 au Teatro San Carlo de Naples, Lucia di Lammermoor demeure l’un des sommets du bel canto romantique. Inspiré d’un roman de Walter Scott, l’opéra de Gaetano Donizetti plonge le public dans l’Écosse tourmentée du XVIIᵉ siècle, où passions contrariées et rivalités familiales conduisent inexorablement à la tragédie.
Au cœur du drame, Lucia Ashton, jeune héroïne fragile mais déterminée, aime en secret Edgardo, l’ennemi juré de sa famille. Manipulée par son frère Enrico, elle est contrainte d’épouser un autre homme, déclenchant une spirale de désespoir qui culmine dans la célèbre scène de la folie, véritable tour de force vocal. Cet instant suspendu, dont nous reparlerons après, où la virtuosité belcantiste se mêle à une intensité dramatique rare, continue de fasciner les spectateurs comme les interprètes.
Près de deux siècles après sa création, Lucia di Lammermoor reste un pilier du répertoire lyrique. Son mélange de lyrisme incandescent, de tensions politiques et de destin brisé en fait une œuvre toujours actuelle, capable de toucher un public large. Chaque nouvelle production rappelle combien Donizetti savait allier émotion brute et raffinement musical, offrant à l’opéra l’une de ses tragédies les plus poignantes.
Il y a des soirées où l’Opéra de Rennes semble battre au rythme d’un cœur plus sombre, plus nerveux, presque fébrile. La nouvelle production de Lucia di Lammermoor appartient à cette catégorie. Le chef‑d’œuvre de , souvent perçu comme un écrin pour les prouesses vocales, se révèle surtout comme un drame psychologique d’une modernité saisissante.
Avec Lucia di Lammermoor, Simon Déletang signe une mise en scène qui refuse toute tentation romantique pour plonger l’œuvre de Donizetti dans un univers mental d’une rigueur presque oppressante. Loin des landes écossaises et du folklore gothique, le metteur en scène construit un espace où l’intime devient politique, et où la folie de Lucia apparaît comme le symptôme d’un monde qui la broie méthodiquement.
Déletang opte pour une scénographie épurée, géométrique, faite de parois translucides, de couloirs étroits et de surfaces réfléchissantes. Rien n’est laissé au hasard : chaque déplacement, chaque entrée, chaque silence semble calculé pour accentuer la sensation d’enfermement. Ce metteur en scène théâtrales et résolument contemporain dans son approche, choisit d’installer l’action dans un univers dépouillé, presque clinique.
Ce choix transforme la scène de l’Opéra en véritable laboratoire émotionnel. Lucia n’y évolue pas : elle y est observée, scrutée, manipulée. Le public rennais, placé comme témoin d’une expérience sociale, ressent physiquement la pression qui s’exerce sur elle.
Simon Déletang met en lumière la mécanique patriarcale qui structure l’intrigue. Enrico n’est plus seulement un frère autoritaire : il devient l’architecte d’un système où Lucia n’a plus de place en tant que sujet.
Les scènes de confrontation sont réglées avec une précision chirurgicale. Les gestes sont rares, mais lourds de sens. Les regards suffisent à installer une tension presque insoutenable. Déletang ne surligne rien : il expose, et cela suffit à faire surgir la violence.
L’un des moments les plus marquants de cette production est la scène de la folie, que Déletang traite, non comme un numéro vocal spectaculaire, mais comme un basculement intime.
Le metteur en scène en fait un geste politique : la folie n’est pas une faiblesse, mais la seule échappatoire possible face à un système qui la nie. Le public assiste alors, non à une déchéance, mais à une forme paradoxale d’émancipation.
Dans cette scène emblématique, l’orchestre devient un miroir brisé de l’esprit de Lucia. Pour revenir aux sources et se rapprocher de la vision de Donizetti, on peut entendre un instrument rare et ancien : l’harmonica de verre. L’effet est saisissant, presque hypnotique. Comme dans la version originale, le rôle de Lucia y privilégie des aigus moins extrêmes que dans certaines interprétations ultérieures de l’opéra.
En proposant une Lucia di Lammermoor débarrassée de ses oripeaux romantiques, Simon Déletang offre au public rennais une lecture radicale, cohérente. Son approche, à la fois analytique et sensible, révèle la modernité d’un opéra souvent réduit à ses prouesses vocales.
Cette mise en scène ne cherche pas à séduire : elle cherche à dire quelque chose. Et c’est précisément ce qui la rend si puissante.
De plus, la direction musicale de Jacob Lehmann s’impose comme l’un des piliers de la soirée. Le jeune chef, déjà remarqué pour son sens du détail et sa lecture dramaturgique des partitions, propose une vision à la fois tendue, élégante et profondément habitée du chef‑d’œuvre de Donizetti.
Dès les premières mesures, Lehmann installe un climat sombre, presque inquiétant.
Cette ouverture, souvent traitée comme un simple prélude atmosphérique, devient sous sa baguette un véritable prologue narratif où chaque motif annonce une faille, une menace, un destin qui se referme.
Lehmann est un chef qui écoute. Il suit les chanteurs avec une attention presque chorégraphique, ajustant les tempi, les respirations, les dynamiques pour soutenir leur expression sans jamais les contraindre.
Dans les duos, il crée un véritable dialogue entre la fosse et le plateau. Dans les ensembles, il maintient une tension rythmique qui évite tout affaissement. Et dans les moments solistes, il sait se faire discret, presque invisible, pour laisser la voix prendre toute la lumière.
La lecture musicale de Lehmann s’accorde parfaitement avec la mise en scène de Simon Déletang qui privilégie l’épure, la tension intérieure et la violence contenue. Le chef ne cherche pas à rivaliser avec la scène : il la prolonge, il la nourrit, il en souligne les lignes de force.
Cette cohérence globale donne à la production une unité rare, où musique et théâtre semblent respirer d’un même souffle.
Jacob Lehmann confirme qu’il est un chef à suivre. Sa direction, à la fois précise et vibrante, analytique et sensible, offre à l’opéra une profondeur nouvelle. Elle rappelle que Donizetti n’est pas seulement un maître du bel canto, mais un dramaturge subtil, capable de faire naître la tragédie dans les interstices de la musique.
Lucia di Lammermoor n’est plus l’histoire d’une jeune femme fragile emportée par la passion. C’est le récit d’une violence patriarcale systémique, d’un enfermement progressif, d’une femme que l’on prive de parole, de choix, de corps La mise en scène, les choix visuels et la direction musicale convergent pour montrer que la folie de Lucia n’est pas un accident romantique : c’est le résultat d’un système qui la détruit méthodiquement.
Les décors et les costumes étaient fabriqués par les ateliers de l’Opéra de Rennes.
Dates:
Rennes ; dernière représentation: 14 février à 18h
Lorient : du 3 au 5 mars
Angers : 25 mars
Nantes : de 12 au 17 avril
Cet opéra est chanté en italien et surtitré en français.
Tarif : de 5 à 64 eur
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