Message de Mykolaïv l’autre ville martyre
Interview de Anna Mouradova

Publié le 3/04/22 11:14 -- mis à jour le 03/04/22 22:50

Je connais Alexandra Filonénko depuis 2012. Nous sommes collègues, j’ai donné des cours à l’Université de la Mer Noire en Ukraine où Alexandra travaille depuis des années. Elle est passionnée par les langues, la littérature et des arts. Elle a toujours su admirer la beauté de l’univers mais cette fois-ci nous sommes obligées de parler d’atrocités et d’événements effrayants survenus à Mykolaïv, une ville du sud de l’Ukraine encerclée et bombardée par les Russes.

[Anna Mouradova] Aleksandra, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

[Aleksandra Filonénko] Je m’appelle Aleksandra Filonénko, je suis professeure de langue et de littérature anglaise à l’Université de la Mer Noire qui se trouve à Mykolaïv au sud de l’Ukraine.

[AM] Où êtes-vous maintenant ?

[Aleksandra Filonénko] Je suis dans une ville pas loin d’Odessa, ce n’est pas loin d’Odessa. Je ne veux pas quitter l’Ukraine mais il était trop dangereux de rester à Mykolaïv. Depuis, l’armée ukrainienne a chassé les occupants russes de la ville. Mon mari m’a conduit hors de la ville le premier jour de la guerre, nous avons aussi emmené notre chat. Le voyage en moto fut dangereux car je n’avais pas de casque et autres équipements Il faisait très froid et je ne me sentais pas très bien après le Covid. Malgré tout, c’était quand même mieux que de mourir sous les bombardements.

[AM] Qu’est-ce qui se passe maintenant à Mykolaïv ?

[Aleksandra Filonénko] L’ennemi a été repoussé hors de Mykolaïv, mais des obus et des bombes sont lancés sur la ville par des forces militaires situées dans les régions voisines et sur des bateaux russes en Mer Noire. Tout le temps, nous entendons des alertes. Je garde le contact avec mes amis qui sont restés à Mykolaïv et comme ça je suis au courant de ce qui se passe là-bas.

Il y a des gens qui restent toute la journées dans les abris pour ne pas chercher un abri à la hâte chaque fois qu’ils entendent l’alerte, ce qui arrive très souvent. Il y a ceux qui en sont tellement fatigués qu’ils ont décidé de mener une vie normale comme s’il ne se passait rien d’extraordinaire. Mais la plupart des habitants sont en train de défendre la ville: les hommes se sont engagés dans la terroborona (défense du territoire) et les femmes, y compris mes deux amies, travaillent pour la Croix Rouge ou bien font la cuisine pour les soldats. Plusieurs font du bénévolat dans des organisations qui distribuent l’aide humanitaire.

C’est dans la mentalité des habitants de Mykolaïv : ils n’attendent aucune aide venue d’ailleurs et ils ont l’habitude de résoudre tous les problèmes par eux-mêmes. Pour eux, la réponse à la guerre est une question pratique, un problème de plus qu’il faut résoudre.

C’est loin d’être facile : beaucoup de bâtiments ont été détruits dans la partie nord et est de la ville, des maisons, des écoles, des hôpitaux. Les habitants de ces quartiers y compris les enfants ont été tués. Du côté sud et ouest de Mykolaïv est protégé par deux rivières – Boug du Sud et Ingul. Le pont sur le Boug du Sud est la voie la plus courte qui pourrait permettre aux ennemis de parvenir jusqu’à Odessa, le plus grand port de l’Ukraine au bord de la Mer Noire. Voilà pourquoi les troupes russes ont tant besoin de s’emparer de notre ville. Mykolaïv protège le sud de l’Ukraine et ne permet pas à l’ennemi de couper l’Ukraine de l’accès à la Mer Noire.

[AM] Qu’est-ce qui est arrivé à vos collègues de l’Université ? Où sont-ils ?

[Aleksandra Filonénko] La plupart de mes collègues sont partis vers d’autres pays ou bien comme moi sont dans des régions de l’Ukraine où pour l’instant il y a moins de danger. Certains sont restés à Mykolaïv et ils sont prêts à reprendre les cours en ligne pour les étudiants qui ont la possibilité de suivre les cours. Les professeurs qui sont à l’étranger ou dans d’autres régions du pays enseignent aussi, la pandémie nous a appris à travailler à distance. Mais une de mes collègues se trouve actuellement à Kherson sous l’occupation et malgré toutes les difficultés, elle participe à la vie professionnelle et donne des cours en ligne.

[AM] Je lis souvent sur Facebook que chez vous on appelle cette guerre “l’invasion des Orques”, pourquoi vous faites référence au livre de J. R. R. Tolkien ?

[Aleksandra Filonénko] Ici on appelle la Russie et surtout son gouvernement Le Royaume de Mordor depuis longtemps. Les allusions au roman de Tolkien datent de la révolution de Maidan de 2013–2014. Maintenant, ce genre de discours et devenu encore plus fréquent. Pendant cette guerre, le livre The Lord of the rings est devenu une prophétie. Les Orques sont venus de l’est comme nos ennemis donc il y a même des parallèles géographiques. On compare souvent les ukrainiens aux Hobbits. Et c’est vrai, nous leur ressemblons : nous sommes un peuple qui aime la paix mais il ne faut pas nous déranger. Nous aimons être à l’aise et vivre confortablement et bien manger. Et ce que nous voulons surtout c’est qu’on nous laisse tranquille. Notre président Zelenski a dit dans un de ses discours que nous n’avons jamais cherché la grandeur héroïque - ce qui est vrai-. Nous voulons vivre tranquillement dans notre beau pays semblable au celui des Hobbits. Mais quand on vit près de Mordor où l’on cherche la grandeur sans penser au prix de l’héroïsme, on ne peut pas compter sur une vie paisible.

Pourquoi je pense aux Orques ? Ils ont commencé l’attaque la nuit. Si vous vous souvenez; les Orques de Tolkien ont peur du soleil. Je n’oublierai jamais comment à 4: 58 du matin le 24 Février j’ai été réveillée par le bruit des bombardements qui visaient l’aéroport de Mykolaïv. Il faisait nuit. L’obscurité était totale. Peut-être pour les militaires il y avait des raisons pour attaquer la nuit mais pour moi c’était symbolique : les forces sombres venues pour nous envahir au milieu de la plus sombre des nuits. Ils ont souvent bombardé la nuit d’autres villes, surtout Kiev, Tchernigov et Kharkiv où se trouve en ce moment ma sœur. Elle me dit que la nuit quand on voit la ville en flammes, on se croit en enfer. Et cela continue.

Voilà ce que ces Orques font encore : ils lancent des bombes au phosphore blanc et des bombes à sous-munition (BASM) contre les civils ce qui est interdit. Mon père s’est trouvé sous des bombardements et a survécu par miracle. Il m’a raconté qu’il avait vu des gros morceaux de béton voler partout dans l’air. Nos ennemis détruisent les petites villes complètement. Ces villes n’existent plus. Otchakov est une de ces villes qui doivent disparaitre et où habitent mes parents. Je n’oublierai jamais le jour où les bombardements d’Otchakov ont commencé. Ma mère m’a appelée et m’a dit qu’elle m’aimait. Elle voulait me dire adieu car ça pouvait être notre dernière conversation.

Ils tuent des enfants, des personnes âgées, des femmes. A Marioupol ils ont détruit une maternité. Il y avait une femme enceinte. Son bébé est mort et elle n’a pas pu vivre non plus. Elle est morte de chagrin.

Ils bombardent des voitures qui transportent des malades et des blessés vers les hôpitaux ; ils lancent des bombes sur des hôpitaux surtout quand ils savent que des civils y trouvent refuge. C’est ce qui a eu lieu à Marioupol. Ils ont détruit l’Ecole des Beaux-Arts où se cachaient 400 personnes. Les Orques ne laissent pas les médecins aider les blessés et amener des médicaments. Ils essayent de s’emparer des centrales nucléaires et mettre en danger le monde entier. Ils ne laissent pas les gens se déplacer vers des zones moins dangereuses. Ils ne laissent même pas passer les camions qui amènent les produit nécessaires pour survivre. Ils pillent et terrorisent les civils et ce n’est pas une liste complète de leurs crimes.

[AM] Qu’est-ce que vous voulez encore dire à nos lecteurs ?

[Aleksandra Filonénko] Je dois parler de ville de Marioupol. Il n’en reste que des ruines, et quand j’y pense à chaque fois mon cœur se déchire littéralement. L’Europe n’a pas connu de tels ravages depuis 1939-45. Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est que l’armée russe attaque surtout des régions russophones. Je fais partie de la population dont la langue maternelle est le russe, donc j’appartiens à ceux que l’armée russe est venue « sauver ».

Anna Mouradova

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Anna Muradova est une auteure indépendante qui habite Tbilisi en Georgie.
Vos 1 commentaires
Pierre Robes
2022-04-04 14:29:23
C'est l'horreur, la guerre ça tue des militaires comme des civils.
Mais Zelenski à taille fait quelque chose pour régler le conflit au Dombass, à t'il respecté les accords qu'il avait signé à Minsk ?
Mettre à la tête d'un Etat un comique, on voit le résultat.
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