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- Chronique -
Loeiz, le "barde pouilleux"
Une lettre drôle, en français, sur les mésaventures de Loeiz Herrieu à la guerre... contre les poux ! Lecture et commentaires de Daniel Carré.
Fanny Chauffin pour Kerne Multimédia le 27/03/17 17:20
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ABP — Voici un nouveau visage de Loeiz : humour et tendresse, piques à l’adresse de la vie militaire, doutes sur l’avenir après sa libération. Il est inquiet quant à son retour en terre bretonne. Il a beaucoup changé...

Daniel Carré - La Bretagne aussi a beaucoup changé depuis 1914 ! ... À partir de fin 1915, il a demandé à sa femme d’adopter son point de vue sur la situation, d’épouser sa manière de concevoir l’avenir. Loeiz est un égocentrique : « Fais comme moi et tout ira bien » ! … Autrement dit : replie-toi sur ton monde (la maison, les enfants...) sans t’occuper davantage de ce que pensent et disent les autres. Sois forte, résolue à attendre avec patience et résignation – à la volonté divine – que la parenthèse de la guerre se referme. Rien d’autre ne compte au-delà de ce but ultime. Il faut faire comme les abeilles : se contenter de survivre le temps de la mauvaise saison. La raison, le bon sens le commandent ; ne te laisse pas gouverner par ta sensibilité, fais taire ton coeur. Après, tout recommencera comme avant... Loeiz n’acceptera là-dessus aucun compromis avant la fin de la guerre ; il ira même jusqu’à dire à son épouse, en juillet 1917, qu’il est inutile qu’elle revienne là-dessus, qu’elle tente, par exemple, de lui faire revoir sa position sur les permissions. Il est inflexible, ne veut envisager aucun compromis tant il est persuadé d’avoir raison, d’agir pour le bien de tous... Loeiza a dû, effectivement, se résigner à la volonté de son époux ; elle n’a pas eu d’alternative. Elle en a certainement souffert.

Ce qu’il y a d’étonnant, d’inattendu dans ce courrier de janvier 1919, est justement le renversement de situation ! La carapace a craqué. La forteresse que l’homme s’était construite et à l’abri de laquelle il s’était tenu depuis 1916, s’est fissurée. Il a visiblement bien du mal à faire taire ses sentiments, son appréhension, lui, l’homme fort et résolu. Ne voilà-t-il pas qu’il demande de l’aide à celle à qui il reprochait sa faiblesse, sa sentimentalité il y a seulement quelques mois encore ! … « Je compte sur toi »… Commence-t-il à réaliser qu’il s’est trompé en croyant que la guerre ne serait qu’une parenthèse ? Ce n’est pas certain. Ce qui l’est, par contre, c’est qu’il déprime maintenant, qu’il angoisse devant l’inconnu.

ABP : Loeiza a tenu la ferme avec son beau-père. Elle a fait le travail des hommes.

DC : En effet. Enfin, il faut cependant avoir à l’esprit que l’exploitation des Henrio est bien petite : 4,5 hectares, trois vaches, un cochon, un cheval, des poules et des oies... Ce sont des paysans-maraîchers installés aux portes de Lorient, au milieu de cette ville de Lanester qui se construit au rythme où se développent les chantiers de construction de l’arsenal, les plus importants de France à cette époque.

En ce début de 1919, Loeiza est déprimée, extrêmement fatiguée, inquiète devant l’avenir depuis que la ferme a été amputée de 50 %, ou presque, de sa surface agricole. En effet, en juillet 1918, les terres ont été réquisitionnées, sans préavis et sans discussion possible, pour construire une usine de fabrication d’hydravions : Lanester est devenu une base stratégique de première importance dans la lutte contre les sous-marins allemands qui croisent aux abords des côtes bretonnes ! ... Et puis, sans doute la pauvre femme ne sait-elle plus exactement ce qu’elle doit penser de ce mari, du père de ses enfants qui a obstinément refusé de les revoir tout le temps que la guerre a duré. Non seulement il n’est jamais venu en permission, mais il lui a interdit, à elle, d’aller le retrouver lorsque le régiment était en grand repos, à l’arrière...

Certes, il lui a écrit et réécrit qu’il l’aimait, qu’il lui était indéfectiblement fidèle. Mais les bruits qui se propagent depuis trois ans – et qu’elle entend, qu’elle doit supporter — sont très différents.

Il se raconte qu’il vivrait à Paris avec une autre femme, qu’il se serait retiré dans un couvent où il écrirait un livre qui se vendrait cher après la guerre...

Que croire ? Est-il sincère dans ses lettres ou les a-t-il oubliés ? … C’est une position très difficile, très inconfortable, déstabilisante... Et voilà que Loeiz lui demande maintenant d’être son soutien à son retour. Il n’a tout simplement pas compris, pas admis – alors que des amis le lui en avaient fait part - la détresse dans laquelle se trouve son épouse. Une réaction très égocentrique, une fois encore.

ABP : Il a besoin de son soutien. De son amour aussi, non ?

DC : Bien sûr ! … Mais l’un ne va pas sans l’autre ici. Cette demande de soutien, c’est à son épouse, à sa confidente de toute la guerre que Loeiz l’adresse. À son alter ego, à sa moitié de lui-même, comme il le dit à plusieurs reprises dans son courrier. Ne nous y trompons pas : le couple qu’ils forment est très solide, fondé sur une connaissance réciproque, une même conception du monde, une même foi, un même attachement à la Bretagne. Ils se sont engagés l’un envers l’autre en pleine connaissance de cause ; du moins Loeiz qui avait tout de même 30 ans en 1910, au moment de leur mariage. Ils se connaissent depuis 1905, se sont souvent croisés sur les chemins au cours des années qui ont suivi. Ils ont vécu quatre ans et demi ensemble, ont eu deux garçons, ont repris la ferme des parents de Loeiz... Ils éprouvent du sentiment – comme l’on disait à l’époque ! - l’un pour l’autre ; c’est incontestable à la lecture du courrier de guerre. Mieux même : ils se l’écrivent ! ...

ABP : Barde pouilleux, barde paysan ?

DC : Pouilleux, nous savons pourquoi. Les poux, la vermine appartiennent au quotidien des soldats de la Grande Guerre ; ils sont si communs qu’on préfère en plaisanter malgré la gêne qu’ils causent.

Barde : Loeiz l’est en effet depuis sa réception dans la Gordedd de Bretagne, le collège des druides, en 1901, à Carnac ; il y a été reçu sous le nom qu’il s’était lui-même choisi : Er Barh-Labourer (le barde-paysan).

Paysan : le jeune homme, matelot-fourrier depuis deux ans dans les bureaux de l’amirauté du port de Lorient, l’était en effet, chez ses parents, avant de commencer son service dans la marine.

Il avait quitté l’école sans diplôme, à 15 ans, après une année de cours supérieur où son assiduité ne fut, semble-t-il, pas vraiment exemplaire. En effet - ce n’est pas le moindre des paradoxes – le bretonnant hors pair, l’écrivain, le publiciste, le poète, le collecteur de tradition que fut Herrieu n’a jamais fréquenté le collège, le lycée, l’université ! ... C’est avant tout un autodidacte. S’il a toujours aimé les livres, la littérature, ce n’est vraiment qu’à partir de 1900, à partir de son engagement pour la Bretagne, qu’il apprend, se cultive. En 1904, quand il quitte la marine, s’il se sent de plus en plus barde, il se voit de moins en moins paysan ; même si ce statut lui plaît par la liberté de manoeuvre qu’il lui laisse ! ... Ce qu’il dit à Loeiza de la ferme idéale où déménager après la guerre éclaire parfaitement la question : Loeiz se rêve en gentleman-farmer !

ABP : Et le rêve deviendra réalité ?

DC : Pas du tout ! On peut même dire qu’il se transformera en cauchemar... La guerre se termine avant que les terres réquisitionnées ne soient payées. Les propriétaires ne seront - mal - dédommagés qu’en 1920. Les Herrieu doivent déménager : la ferme est bien trop petite pour les nourrir et la ville gagne inexorablement sur les champs qui restent. Ils achètent, en empruntant, une grande exploitation (24 hectares) à Saint-Caradec, à Hennebont. Loeiz a vu grand ; il compte y mettre un couple de métayers qu’il associera aux bénéfices : le côté socialiste proudhonien de Loeiz.

Hélas ! De bénéfices, il n’y en a point au bout de la première année et les métayers s’en vont. Toute l’exploitation, les terres, les bêtes reposent maintenant sur le seul couple Herrieu chez qui il est né – ou naîtra avant 1927 - quatre autres enfants depuis 1919. Les affaires marchent mal : Loeiz n’est pas un vrai paysan, n’a pas été formé à cela. Ils ne s’en sortent pas...

Jusqu’à l’arrivée, vers 1930, de Guénel, l’aîné des garçons qui a fait des études agricoles au Nivot, Loeiz se sentira enchaîné, prisonnier du devoir de subvenir aux besoins des siens, incapable de se donner à son idéal : la Bretagne et la langue bretonne. Il le dira lui-même : à l’esclavage de l’uniforme va succéder l’esclavage de la charrue... Il en sortira meurtri et amer. Une autre époque commence alors : celle du militant replié sur lui-même, s’isolant de ses voisins, n’ouvrant la porte de son bureau qu’à des visiteurs choisis... C’est alors qu’il écrit "Kammdro an Ankoù", qu’il tente de retrouver une place dans le mouvement breton, tant littéraire que politique d’ailleurs... Il a 50 ans passés...

ABP : Le mouvement littéraire, justement. Dans ces années-là, le courant Gwalarn est bien installé. Quelles relations Herrieu entretient-il avec Roparz Hemon, par exemple ?

DC : Le mouvement breton né après la Grande Guerre, celui du PNB, de Gwalarn, etc., n’a pas ignoré Loeiz : sa rectitude, son indéfectible engagement militant au service de la Bretagne et du breton, un engagement qui n’a rien de folklorique, est connu des jeunes. Je ne veux pas aller plus loin sur le terrain des idées politiques : je n’ai pas suffisamment étudié cette période pour en parler. Quant à la littérature de langue bretonne, les choses sont plus claires. Loeiz a suivi la naissance et les premières années de Gwalarn ; il a lu ce qui a été publié par… « les jeunes » ; comme ces mêmes « jeunes » lisent Dihunamb, la revue que Loeiz édite à nouveau depuis 1921 et dans laquelle il ne manque pas de faire écho, et souvent de manière positive, à ce qu’ils publient.

ABP : Loeiz et Roparz Hemon se connaissaient, entretenaient des relations au début de ces années 1930 ?

DC : Ils se connaissaient certainement ; au moins par leurs écrits. S’étaient-ils déjà rencontrés ? C’est possible, je ne saurais le dire avec certitude. Une fois encore, je connais beaucoup moins la vie et l’action militante de Loeiz après son retour de la Grande Guerre. Ce qui est certain, c’est qu’ils n’appartiennent absolument pas au même monde : deux générations différentes, deux éducations différentes, deux cursus différents : d’un côté l’universitaire, de l’autre le... Barh-Labourer autodidacte et sans diplôme aucun, sorti de l’école Saint-Joseph de Lorient. Les autres plumes de Gwalarn, même celles issues du milieu bretonnant des campagnes, ont également fait de solides études, acquis un bagage culturel auquel Loeiz n’a pas eu accès au même âge. Il faut bien se garder d’oublier cela.

ABP : Il y a pourtant bien cette querelle des anciens et des modernes. Loeiz n’est pas disposé à souscrire à l’ensemble du manifeste de Gwalarn.

DC : En effet. Qu’il y ait eu une... querelle des anciens et des modernes, c’est chose tout à fait normale : deux générations s’affrontent d’autant plus ouvertement que la guerre a bousculé le vieux monde ! … Les gwalarnistes prêchent pour une production littéraire en breton qui traite et s’inspire, comme celle que l’on trouve dans les autres grandes langues, de la réalité de l’époque, de la vie des hommes, de leurs préoccupations. Kammdro an Ankoù, un journal de guerre dont les premières pages paraissent en 1933, répond tout à fait à ce souhait. C’est une oeuvre littéraire, nul ne saurait le nier. D’un niveau de langue si soutenu que la plupart des 300 à 350 abonnés de Dihunamb s’en détournent très vite, qu’on ne parvient pas à recueillir 50 souscripteurs pour financer l’édition de l’ouvrage entre 1935 et 1940. On notera cependant que Hemon, Riou, Drezen... sont parmi les premiers à verser leur obole : leur adhésion est évidente. À ce titre, on peut considérer que Loeiz se place dans la lignée Gwalarn.

ABP : Il y a quand même la question de la langue littéraire à forger, selon Gwalarn.

DC : Sur ce point, Loeiz se distingue des « jeunes », s’éloigne du manifeste. Si Hemon, pour ne citer que lui, entend forger une langue pour servir cette littérature, Loeiz, au contraire, se dit persuadé que l’étude et la fréquentation des parlers locaux comme des ouvrages publiés en breton durant les siècles précédents apporteront une connaissance suffisamment large de la langue pour en faire un outil littéraire. Inutile de se tourner vers une langue artificielle – ardouek, le mot est de Loeiz. Toute cette matière existe à condition de se donner la peine de la rechercher, de se cultiver, d’acquérir... l’esprit de la langue. Pour le Barh-Labourer, on ne saurait faire oeuvre d’écrivain breton, servir sa langue par sa plume, qu’après avoir bien avancé sur ce chemin qu’on ne se doit jamais d’abandonner. Loeiz l’a fait : Kammdro an Ankoù en est la preuve.

ABP : Il y a, au-delà de cela encore, la question de l’unification orthographique, de la prise en compte du parler vannetais...

DC : Bien entendu. Il y a, sur cette question, beaucoup de choses à dire, mais nous dépasserions très largement le cadre de cet entretien qui, rappelons-le, avait trait au courrier de guerre de Loeiz à Loeiza. Et ce courrier n’a évidemment rien d’une oeuvre littéraire ! ... 

ABP : Une dernière question tout de même : as-tu respecté l’orthographe de Loeiz dans l’édition que tu as menée ? Dans Nag ar gwenan ? …

DC : Non. J’ai pensé, comme l’aurait sans doute fait Loeiz, aux bretonnants d’aujourd’hui. J’ai voulu leur faciliter la lecture en utilisant le système le plus usité : le peurunvan.

J’ai repris les choix faits par François Louis et Al Liamm pour la dernière édition de Kammdro, il y a 20 ans ; cela permettra un passage facile d’une source à l’autre. De nombreux fac-similés de courriers sont annexés à l’ouvrage : ils permettront à quiconque de… voir comment Loeiz écrivait.

Voir aussi :
Youtubeuse, docteure d'Etat en breton-celtique à l'Université Rennes 2 / Haute Bretagne, enseignante, militante des droits humains à Cent pour un toit Pays de Quimperlé, des langues de Bretagne avec Diwan, Aita, GBB, ...., féministe, enseignante, vidéaste, réalisatrice, conteuse, chanteuse, comédienne amateure, responsable depuis vingt ans du concours de haikus de Taol Kurun, des prix littéraires Priz ar Vugale et Priz ar Yaouankiz, ...
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